Rien qu'une valse avec le temps


Cette œuvre n'existe pas. Il n'en existe que des états.
De l'argile est appliquée sur un mur, sculptée, gravée, puis elle sèche, se fissure, tombe. Chaque matin, pendant un mois, j'ajoute de la matière et je recommence sur les restes de la veille. Celui qui vient au troisième jour et celui qui vient au vingtième ne voient pas la même œuvre ; aucun des deux ne voit l'œuvre entière, parce qu'elle n'a pas d'entier. Elle est la somme de ce qui tombe et de ce qui reste, et cette somme, personne ne la verra jamais d'un seul regard.
C'est ce renoncement que le mur propose. Nous attendons d'une œuvre qu'elle soit un objet terminé : quelque chose qui se contemple, se conserve, se possède. Ici, rien à posséder. La sculpture est un processus, comme la rivière est un processus, et regarder devient un acte daté : on ne voit pas l'œuvre, on la surprend à un moment de sa vie.
Le mur garde pourtant tout. Chaque état recouvre les précédents sans les détruire ; les effondrements révèlent des strates anciennes, des gestes que j'avais moi-même recouverts et oubliés. La surface fonctionne comme une mémoire : rien n'y est définitif, tout y est sédimenté. Ce que le visiteur regarde, c'est du temps devenu matière : des couches d'états passés, dont le sol poussiéreux garde la part tombée.
Le temps n'est pas le sujet de cette œuvre. Il en est le sculpteur.
RécitOn entre dans une salle au sol qui crisse. De l'argile sculptée couvre le mur ; à ses pieds, des fragments s'accumulent, et une poussière fine recouvre peu à peu l'environnement. L'œuvre n'est pas accrochée au mur : elle est en train d'en tomber.
Pendant un mois, chaque matin, je reviens. Je décortique de mémoire ce qui a subsisté et ce qui est tombé pendant la nuit. J'arrive parfois avec une idée précise ; l'argile dit non, trop sèche, déjà. Alors je me résigne, je change de technique, de direction : c'est le matériau qui impose l'acte. Plus la terre sèche, plus le geste doit changer. J'ajoute de la matière, je regrave, je recommence, quotidiennement.
Parfois trois heures de travail s'écroulent d'un coup, sous mes yeux, sous l'outil même en train de travailler. Parfois c'est un son derrière moi, une chute, sans que je comprenne quelle part de l'œuvre a décidé de tomber. Il faut accepter. Ce mur m'a appris l'humilité, et à tenir dans la frustration.
Au fil des semaines, le crissement sous les pas grandit. L'œuvre cesse d'être murale : elle devient environnement, désertification. Et il arrive qu'une chute révèle une strate ancienne, un travail que j'avais moi-même recouvert et oublié ; alors je fouille, archéologie de mes propres gestes.
L'œuvre n'existe jamais en entier. Elle est la somme de ce qui tombe et de ce qui reste.
2023 · Argile, peinture · H3 × L4 m · Processus d'un mois · Atelier ouvert, 59 Rivoli, Paris