Portrait à venir

Démarche

Je construis des mondes dans lesquels je peux habiter.

Mes installations sont des espaces qui résistent, denses, organiques, faits de papier, de tissu, de bois et de récits collectés. Des matériaux qui ne devraient pas, mais pourtant tenant le temps d'une mélancolie partagée. Le visiteur hésite, entre, se perd dans quelque chose de plus grand que lui. C'est là ce que je recherche.

Le seuil est au cœur de ma pratique : une résistance avant l'ouverture, une difficulté avant le cocon. Ce qui attend de l'autre côté n'est pas un message ni une démonstration, c'est un état. Une suspension du temps ordinaire, une échelle enveloppant le corps, un soulagement étrange de ne plus savoir exactement où l'on est.

À côté de ces espaces, je fabrique des artefacts : objets intimes, fragments de poésie enfouie dans de la terre et du pigment, entre langage et matière. De ces choses que l'on tient dans les mains, et qui nous habitent. La même nécessité, une autre échelle.

La poésie est mon premier médium d'aussi loin que je me souvienne. Elle traverse tout le reste : les installations, les artefacts, les matériaux. Elle n'illustre pas le travail. Elle en est l'essence et en partage le sort. Dans mon travail, le langage subit le destin de la matière : les poèmes deviennent paysages, écorces, sédiments. Les lettres sèchent, se déchirent, s'effacent. Ils ne commentent pas le monde, ils s'y usent.

Mes matériaux vivent plusieurs vies. Le même tissu a traversé trois installations ; les mêmes fils rouges, les mêmes lettres reviennent d'une œuvre à l'autre, chargés de leurs traces : salissures, trous, déchirures. Je ne réemploie pas par économie : je convoque des mémoires. Rien n'arrive neuf, rien ne repart intact.

Je travaille avec le corps, le mien, d'abord, dans un engagement direct et physique avec les matériaux ; puis celui-ci devient invisible dans l'œuvre finale, seules ses traces restent. Le corps du visiteur prenant le relais : habitant ce que j'ai construit. Ce travail naît dans l'euphorie, la frustration, aboutissant à une sérénité. Non malgré la tension, à travers elle.

Le temps n'est pas un thème dans ma pratique. Il en est le matériau.

Le papier

Tout mon papier naît de la même façon : au sol, à genoux, pendant des heures. Les feuilles sont plongées dans l'eau, les pigments, l'argile, l'encre de Chine. Je malaxe pour que tout entre à l'intérieur ; je travaille et retravaille jusqu'à détruire les fibres, jusqu'à ce que le papier cesse d'être du papier et devienne roche, écorce, peau. Il reste de ces heures l'odeur de l'encre, le froid de l'eau, les mains lissées par le frottement.

Puis, souvent, je ne suis plus la seule force à l'œuvre. L'eau trace ses chemins dans la feuille et la troue ; la mousse réécrit par-dessus les poèmes ; la faune d'un ruisseau vient manger la fibre. J'ai laissé des livres aux plantes, des pages aux moisissures, des feuilles au courant. Le papier est ma matière parce qu'il est celle du langage, et qu'il accepte, comme lui, d'être blessé, recouvert, rendu.

Les cartons

Les trois quarts de mes œuvres n'existent plus. Ce qui en reste tient dans des cartons : des fragments de tissu, des lettres, des fils rouges, des messages jamais lus, des morceaux de parois.

Ce ne sont pas des restes : c'est une réserve. Chaque nouvelle œuvre y puise. Le même tissu a vécu trois vies, les mêmes fils rouges reviennent, des confessions écrites en 2023 voyagent encore de pièce en pièce. Mes installations sont les états temporaires d'une matière continue, qui se réincarne en se chargeant : salissures, trous, mémoires.

Je ne réemploie pas par économie : je convoque des mémoires. Rien n'arrive neuf, rien ne repart intact.

L'atelier, 59 Rivoli

En 2022 et 2023, j'ai travaillé au 59 Rivoli, à Paris : un lieu d'ateliers ouvert au public six jours sur sept. On n'y visite pas des expositions : on entre chez les artistes, au milieu du travail.

Mes œuvres majeures de cette époque y ont vécu : le mur d'argile refait chaque matin, le labyrinthe de confessions, la forêt de papier, la grotte d'encyclopédies, que plus de trois mille personnes ont traversée entre les outils et les livres en cours. C'était le seul public capable de voir mes œuvres durationnelles : celui qui revient, et qui trouve le mur changé.

Les œuvres y naissaient, s'usaient et mouraient sur place, chacune laissant la place à la suivante, et ses fragments aux cartons. L'illusion et la fabrique se montraient ensemble : on visitait la caverne et ses coulisses dans le même mouvement. Je n'ai jamais séparé les deux depuis.