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S'arrachent peau et ongles

S'arrachent peau et ongles, photo 1
S'arrachent peau et ongles, photo 2

Certaines choses ne se déposent pas doucement. Il faut les arracher.

L'installation est un champ de forces : des tissus lourds, chargés de terre, d'encre, de fleurs séchées, des étoffes alourdies de traces, comme le sont les événements qu'on n'a pas fini de porter. Ils saturent l'espace, s'entremêlent, font obstacle. Au milieu, pourtant, un havre. L'œuvre est construite comme une épreuve qui contient déjà son repos.

Puis un corps s'y confronte. La performance danse, déchire, arrache, transporte les étoffes à travers l'espace et au milieu des spectateurs : une procession autant qu'un combat. On ne se défait pas d'un fardeau en le posant : on s'en défait en s'y battant, publiquement, physiquement, jusqu'à ce que quelque chose cède.

Et ce qui reste après la bataille n'est pas une ruine. Les tissus arrachés sont repliés ; l'œuvre prend sa dernière forme : un cocon. Une chose close, enveloppée, au repos. Le champ de bataille et le refuge sont la même matière ; seul le passage du corps les sépare.

Cette œuvre rejoue, en un soir, ce que mes installations proposent au visiteur dans la durée : une résistance avant l'ouverture, une difficulté avant le cocon. La sérénité ne vient pas malgré la tension. Elle vient à travers elle.

L'espace est saturé de tissus lourds, chargés de terre, d'encre, de poussière, de fleurs séchées. Ils s'entremêlent comme après une catastrophe, et au milieu, un havre de paix. Dans un angle, un sac de toile rempli de sable et de cailloux filtre une eau boueuse, qui tombe goutte à goutte. Quelque chose, dans la salle, compte le temps.

Puis vient la performance. De la fumée, une musique entre ambient et électronique. Une performeuse entre dans l'œuvre : elle danse dedans, s'enroule dans les tissus, les déchire, les arrache. Puis elle les transporte à travers tout le hangar, comme une procession, passant au milieu des spectateurs. Un néon est arraché au passage ; l'accident aussi appartient à l'œuvre.

Je n'ai pas touché. J'ai construit les obstacles, ces étoffes alourdies de traces, et un autre corps s'y est confronté. À l'époque, mes installations finissaient ainsi : traversées par une performance qui les défaisait. Mais défaire n'était pas détruire. Après le passage, les tissus arrachés ont été repliés, et l'œuvre a pris sa dernière forme : un cocon. Ce qui avait été un champ de bataille est devenu une chose close, enveloppée, au repos.

2023 · Tissu, terre, encre, fleurs séchées, sable, eau · H3 × l4 × L4 m · Hangar Belle de Mai, Marseille · Trois états : installation, performance (Marion Binois), cocon