Ressac immatériel

Il y a des choses qu'on ne peut dire à personne, pas même à celui qu'elles concernent, surtout pas à lui. Cette œuvre leur offre un lieu.
Sur une table, une invitation : écrire ce qu'on voudrait dire à quelqu'un sans le pouvoir, peu importe la raison. Le papier est ensuite roulé, fermé, suspendu à des cordes rouges. Seul reste visible un prénom. Nul ne lira, pas même moi : les messages ont été gardés clos, du premier au dernier.
Écrire l'impossible soulage. Mais l'œuvre ne s'arrête pas à ce réconfort. Les messages s'accumulent en labyrinthe, et celui qui le traverse marche au milieu de ce que les autres n'ont pas pu dire : des centaines de secrets signés, illisibles. Devant le prénom d'un inconnu, ce sont ses propres non-dits qui remontent. Le lieu du soulagement est aussi celui où l'on peut se perdre : la légende dont l'œuvre est née en avertissait déjà. Qui se perd dans les non-dits ne continue pas son chemin.
Je sais pourquoi j'ai construit ce lieu. Ce que je ne sais pas dire, je laisse les autres l'écrire pour moi. J'ai bâti un labyrinthe avec les aveux des autres, et je m'y suis tenu·e, gardien·ne : la seule personne à n'avoir rien déposé.
RécitTout part d'une nouvelle que j'ai écrite. Une petite fille y découvre, au détour d'une ruelle, un arbre où l'on suspend des lettres, destinées aux vivants comme aux morts. Mais plus personne ne croit à la légende, plus personne ne vient les réclamer, et les lettres tombées gangrènent le sol. Un vieil homme est là, perdu depuis des années dans une lettre qu'on lui a écrite. Il met la petite fille en garde : attention à ne pas te perdre dans les non-dits, sinon tu ne continueras pas ton chemin.
J'ai construit ce lieu. Sur une table, une inscription invitait à écrire ce qu'on voulait dire à quelqu'un sans le pouvoir, peu importe la raison. Je roulais le papier, le fermais, le suspendais aux cordes rouges ; ceux qui le souhaitaient le suspendaient eux-mêmes. Seul restait visible le prénom de qui avait écrit.
Alors le labyrinthe s'est rempli. Des centaines de messages clos, traversables : on marche au milieu de ce que les autres n'ont pas pu dire, sans jamais pouvoir le lire, et devant le prénom d'un inconnu, ce sont ses propres non-dits qui remontent. Écrire l'impossible fut, pour beaucoup, une libération. La garder illisible en fut une autre.
L'œuvre a fini comme la légende. Lors de la performance de clôture, Marion Binois a coupé les fils, tiré, fait s'effondrer le labyrinthe en s'y enroulant, pour terminer au sol, emmêlée dans l'amas des messages. Un corps perdu dans les non-dits, qui ne continue plus son chemin : la nouvelle ne disait rien d'autre.
Certains de ces messages ont poursuivi leur vie dans d'autres œuvres. La nouvelle, elle, n'existe plus.
Voir aussi : Craches mes peines et les souvenirs volés
2023 · Papier, cordes, récits · Atelier ouvert, 59 Rivoli, Paris · Effondrée lors d'une performance de Marion Binois · Les messages n'ont jamais été lus ; certains poursuivent leur vie dans d'autres œuvres