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Le mien compris

Photo à venir

Ce tissu a eu trois vies. Il fut un portail sous lequel on passait, puis la chute d'Orphée dans un ravin. Chaque œuvre l'a chargé : salissures, trous, taches de terre, et rien de tout cela n'a été lavé. Pour sa dernière vie, je ne lui ai plus rien demandé : noué aux arbres d'une forêt, il s'est refermé sur lui-même. Des cocons, cette forme que prennent mes œuvres quand elles finissent, la fin qui garde la forme d'un commencement.

Et dans cette fin, j'ai glissé des commencements. Des poèmes, sur des bouts de papier, coincés dans les pliures de certains cocons. Rien ne les signale ; personne ne sait lesquels en contiennent, moi non plus, déjà. Car un poème gardé ne bouge plus : tant qu'il reste chez son auteur, il est figé, aucune évolution ne lui est possible depuis mon être. Ici, la pluie les traverse, l'encre migre, le papier se délite : ils continuent de changer, sans moi. Comme les drapeaux tibétains, ils agissent en s'usant. Comme Pinocchio, ils ne deviennent vivants qu'en échappant à celui qui les a faits.

Une matière achève sa vie ; des textes commencent la leur. Le cocon tient les deux ensemble : dépouille pour l'un, berceau pour les autres.

Je les donne, à tout, à rien, à la disparition.

Dans une forêt d'Allemagne, des tissus sont noués aux arbres. C'est leur troisième vie : le même textile fut un portail qu'on franchissait, puis la chute d'Orphée dans un ravin. Le voici en cocons, suspendus aux branches, séchant, se refermant sur eux-mêmes, tachés de tout ce qu'ils ont traversé.

Dans les pliures de certains, des poèmes sont coincés. Des bouts de papier, glissés là, que rien ne signale. Les promeneurs passent dessous sans le savoir ; celui qui ouvrirait un cocon pourrait ne trouver que du tissu. Moi-même, je ne sais plus lequel garde quoi. Le titre est un vers de l'un d'eux, le seul à être sorti :

sur les murs de cette grotte j'écrirais ton nom, qu'il reste invisible à tout regard indiscret, le mien compris

Ces lignes sont le seul endroit où ce secret est dit. La forêt, elle, ne dira rien.

Voir aussi : Ici commence le sol de pierre, then orpheus looked back

2026 · Tissu (troisième vie), papier, poèmes · In situ, Forestival, Lahnstein (Allemagne) · Œuvre laissée sur place