Léorice Fix, portrait

Démarche

hors de cette vie j'enfouis

Je construis des mondes dans lesquels les souvenirs peuvent habiter.

Mes installations immersives et in situ sont des espaces denses, organiques, faits de papier, de tissu, de bois et de récits collectés. Des matériaux qui ne devraient pas tenir, et qui tiennent le temps d'une mélancolie partagée. On y arrive toujours après : l'événement qui leur a donné cette forme d'exister n'est jamais visible. Le visiteur hésite, entre, se perd dans quelque chose de plus grand que lui, traverse ce qui a eu lieu, et fait lui-même l'archéologie. C'est là ce que je recherche.

Le seuil est au cœur de ma pratique : une résistance avant l'ouverture, une difficulté avant le cocon. Ce qui attend de l'autre côté n'est pas un message, c'est un état. Mes œuvres sont éphémères et processuelles ; la plupart finissent traversées, usées, défaites. Et beaucoup, à la fin, se referment sur elles-mêmes : du papier, du tissu, des feuilles reprennent la forme du cocon, closes sur ce qu'elles contenaient. La fin, chez moi, garde la forme d'un commencement.

À côté de ces espaces, je fabrique des objets qui tiennent dans les mains : des livres surtout, que je relie selon les techniques traditionnelles, ou que je construis en écorce, en papier travaillé, en pages rendues à la nature. Des livres-portraits, des livres colonisés par la mousse, des livres déchirés qui ne gardent qu'un nom. La même nécessité que les mondes, une autre échelle : ce qu'un espace fait au corps entier, l'objet le fait au creux de la main. Et ce sont eux, souvent, les maisons les plus sûres : un souvenir logé dans un livre survit à toutes mes installations.

La poésie est mon premier médium. Elle traverse tout le reste, elle n'illustre pas le travail : elle en est l'essence, et elle en partage le sort. Dans mon travail, le langage subit le destin de la matière. Les poèmes deviennent paysages, écorces, sédiments ; les lettres sèchent, se déchirent, s'effacent. Je les enfouis dans des cocons, je les disperse dans des enveloppes, je garde closes les confessions qu'on me confie : ce qui est caché est montré comme caché.

Je viens de Bretagne, d'un paysage arraché et d'une langue interdite qui ne survit qu'en fantôme. Puis une trentaine de déménagements : aucun lieu qui m'ait vu·e grandir, que le mouvement, la nouveauté, la disparition, en cycle. L'habitation est ce que je cherche et que je ne connais pas. Peut-être que tout commence là : je construis pour les souvenirs les refuges que je n'ai pas eus.

Mes matériaux vivent plusieurs vies. Le même tissu a traversé trois installations ; les mêmes fils rouges, les mêmes lettres reviennent d'une œuvre à l'autre, chargés de leurs traces. Les trois quarts de mes œuvres n'existent plus : il en reste des photographies, des récits, et des cartons de fragments, une archive matérielle où les suivantes viennent puiser. Je ne réemploie pas par économie : je convoque des mémoires. Et je n'imite jamais le temps : les taches sont gagnées, jamais fabriquées. Rien n'arrive neuf, rien ne repart intact.

Et je ne travaille pas seul·e : le vivant et les éléments sont des collaborateurs. L'eau trace ses chemins dans mes papiers, la mousse réécrit par-dessus mes poèmes, la faune d'un ruisseau mange la fibre, l'évaporation décide de ce qui se lit. Je prépare, je blesse, je dépose ; puis je laisse d'autres forces achever. Une part de mes œuvres ne m'appartient plus au moment où on la regarde : je donne beaucoup, et je ne donne que ce qui me coûte.

Je travaille avec le corps, le mien d'abord, dans un engagement direct et physique avec les matériaux, des heures au sol, à genoux ; puis il devient invisible dans l'œuvre finale, seules ses traces restent. Le corps du visiteur prend le relais : il active ce que j'ai construit, l'habite et le marque à son tour. Je ne cache pas la fabrique : mes cavernes se visitent jusque dans leurs coulisses. Ce travail naît dans l'euphorie, la frustration, et aboutit à une sérénité. Non malgré la tension, à travers elle.

Le temps n'est pas un thème dans ma pratique. Il en est le matériau.

qu'il reste invisible à tout regard indiscret, le mien compris

Le papier

Tout mon papier naît de la même façon : au sol, à genoux, pendant des heures. Les feuilles sont plongées dans l'eau, les pigments, l'argile, l'encre de Chine. Je malaxe pour que tout entre à l'intérieur ; je travaille et retravaille jusqu'à détruire les fibres, jusqu'à ce que le papier cesse d'être du papier et devienne roche, écorce, peau. Il reste de ces heures l'odeur de l'encre, le froid de l'eau, les mains lissées par le frottement.

Puis, souvent, je ne suis plus la seule force à l'œuvre. L'eau trace ses chemins dans la feuille et la troue ; la mousse réécrit par-dessus les poèmes ; la faune d'un ruisseau vient manger la fibre. J'ai laissé des livres aux plantes, des pages aux moisissures, des feuilles au courant. Le papier est ma matière parce qu'il est celle du langage, et qu'il accepte, comme lui, d'être blessé, recouvert, rendu.

Les cartons

Les trois quarts de mes œuvres n'existent plus. Ce qui en reste tient dans des cartons : des fragments de tissu, des lettres, des fils rouges, des messages jamais lus, des morceaux de parois.

Ce ne sont pas des restes : c'est une réserve. Chaque nouvelle œuvre y puise. Le même tissu a vécu trois vies, les mêmes fils rouges reviennent, des confessions écrites en 2023 voyagent encore de pièce en pièce. Mes installations sont les états temporaires d'une matière continue, qui se réincarne en se chargeant : salissures, trous, mémoires.

Je ne réemploie pas par économie : je convoque des mémoires. Rien n'arrive neuf, rien ne repart intact.

L'atelier, 59 Rivoli

En 2022 et 2023, j'ai travaillé au 59 Rivoli, à Paris : un lieu d'ateliers ouvert au public six jours sur sept. On n'y visite pas des expositions : on entre chez les artistes, au milieu du travail.

Mes œuvres majeures de cette époque y ont vécu : le mur d'argile refait chaque matin, le labyrinthe de confessions, la forêt de papier, la grotte d'encyclopédies, que plus de trois mille personnes ont traversée entre les outils et les livres en cours. C'était le seul public capable de voir mes œuvres durationnelles : celui qui revient, et qui trouve le mur changé.

Les œuvres y naissaient, s'usaient et mouraient sur place, chacune laissant la place à la suivante, et ses fragments aux cartons. L'illusion et la fabrique se montraient ensemble : on visitait la caverne et ses coulisses dans le même mouvement. Je n'ai jamais séparé les deux depuis.